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© Rappelle-toi Barbara,
Sophie Delassein chez 10/18.
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Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1997, s'est tue une voix qui incarnait à la fois passion et tendresse, violence et fragilité, désespoir et amour. Une voix à nulle autre pareille, déchirante comme un cri, fascinante comme la nuit. La grande Barbara nous quittait «du bout des lévres, du bout du coeur».
Avant d'être un prénom célèbre, Monique Cerf fut une petite Juive, errante comme nombre de ses semblables. Née le 9 juin 1930, elle a neuf ans quand la guerre éclate, et elle ne comprend pas pourquoi il va falloir sans cesse déménager. Un long vagabondage s'amorce pour elle, pour Jean, le frère aîné, pour Régine, la petite soeur, et pour Claude, le benjamin. Les gamins n'auront guère le temps de se constituer des souvenirs d'enfance.
Le Vésinet toutefois, en banlieue parisienne, présente une image fugace d'un bonheur d'avant-guerre qui traverse parfois les chansons. Bonheur trop bref auprès de Varvara, une grand-mère maternelle aux origines russes qu'elle évoquera dans la Dame d'Odessa, adorable et adorée; en présence, de temps à autre, d'un père admiré sans être réellement admirable; et aux côtés d'une mère élégante et belle, toujours mystérieuse.
Doux temps qu'abrite, on peut le supposer, un jardin refuge propice aux jeux d'enfants; jardin qu'il faut imaginer à travers de brèves allusions que nous distillent certains textes de Barbara. Mais bien vite, une course folle entraîne la famille à travers une France alors sous la botte de l'occupant. Marseille, Roanne, Tarbes; et puis Poitiers, lovée dans son lointain passé, et où pourtant tout va basculer. Les enfants sont séparés, les deux aînés d'un côté, la mère et les cadets d'un autre. Ils ne savent trop où ils sont, ne comprennent pas vraiment le pourquoi de tout ce remue-ménage, et souffrent en silence. Bien sûr, il y a l'école, mais notre artiste en herbe n'aime pas l'école. Elle est déjà habitée par une vocation qu'elle définit elle-même en termes non équivoques et sans appel : «Je serai pianiste chantante.» Seulement il n'est pas question de piano, les conditions matérielles précaires dans lesquelles se débat la famille et les déménagements constants n'étant guère propices à l'achat d'un tel instrument. Mais pour notre future Barbara, les obstacles n'existent que pour être abattus et, dès lors, tout lui devient clavier : tables, chaises, rampes, murs. Une pianiste chantante n'a cure des mathématiques et autres tortures du genre. Par conséquent, ayant sans doute déjà lu Prévert, elle «dira oui à ce qu'elle aime»; elle «dira non au professeur». Son frère aîné, lui, sera docteur. Une musique dans sa tête accompagne l'adolescente; son port d'attache, elle le porte en elle.
Et puis, un jour de 1945, la guerre est finie et la famille se trouve enfin réunie à Paris. La jeune fille de 15 ans est dégingandée, mais dotée d'une beauté sombre et inquiétante qu'elle se plaît déjà à accentuer : Barbara est née et vit sa crise existentielle en pleine période existentialiste. Comment la décrire mieux qu'elle ne l'a fait elle-même : «Une tête d'oiseau posée sur une fleur géante et noire.» Une fleur ondulant sur sa tige qu'agitent tous azimuts bien des vents et qui va ployer souvent, toucher le sol parfois, puis se redresser, toujours, dans un ultime élan vers des cieux plus cléments, bien éloignés «des sables émouvants des amours condamnées». Et de cette étrange corolle, peu à peu, monte la plainte qui cherche à se faire entendre d'abord à travers les textes de grands tels Brassens, Ferré et surtout Brel, l'écorché vif - une amitié fermée à double tour sur des secrets bien gardés unira ces deux êtres à fleur de peau. Tout de noir vêtue, comme Piaf et comme Gréco, apparaîtra Barbara, l'offerte et l'inaccessible.
C'est à Bruxelles, au Cheval Blanc, que se fait le dur apprentissage. Une barmaid qui, en fin de soirée, s'installe au piano et tente quelques chansons à texte n'émeut guère un public venu pour s'amuser et boire, et qui a déjà beaucoup bu. Ni le charme ni le talent n'opèrent. C'est indubitablement à Paris qu'il lui faut aller quel que soit le prix à payer. Il sera élevé, et longue, l'attente. En même temps que cette bohémienne aux grands yeux noirs et à la longue chevelure, d'autres sont montés à l'assaut de la capitale : Brel, Béart, Gainsbourg, Anne Sylvestre... Nom prémonitoire, c'est le cabaret de L'Écluse qui accueillera Barbara en 1953 et, effectivement, elle ne suivra jamais le courant. Le public parisien, à qui on ne la fait pas, saura la reconnaître et se l'appropriera pour ne plus jamais la lâcher. C'est dans cet espace exigu que va pourtant s'épanouir pleinement la « grande fleur géante ». L'Écluse était un cabaret où l'attention n'était pas gagnée d'avance; on y était bien loin du silence des vraies salles. À L'Écluse, à La Tête de l'Art, à L'Échelle de Jacob, on l'aime tout autant. Mais on a tendance à le dire et parfois même à le crier un peu fort. «C'est leur façon de m'aimer.» Ainsi a commencé sa Plus belle histoire d'amour.
En attendant, la vie continue et parfois s'interrompt. Après une trop longue absence, un père désire voir sa fille pour une dernière fois. Barbara répond à l'appel mais arrive trop tard; ce voyage au bout de la vie donnera l'ébauche de Nantes. On est en 1959, la chanson ne sera réellement achevée qu'en 63 et chantée au Théâtre des Capucines à l'occasion de la première apparition sur une vraie scène parisienne de l'auteure-interprète. Ce texte déchirant fera partie de tous les récitals; ainsi, jamais ne s'éteindra le souvenir de cet amour manqué jusqu'à l'ultime rendez-vous. Mais Barbara sait aussi être drôle, avec des chansons anciennes (Le Fiacre, Les Amis de Monsieur) et jusqu'à Lucy, sur son dernier disque. Le succès attend l'artiste au détour du chemin, détour qui passe, en 1965, par Bobino, une des salles les plus prestigieuses de l'époque.
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