Il était fort enrhumé ce matin-là, Joël Legendre. Et pourtant, très rapidement j'ai su que cet homme transportait avec lui, et transmettait à qui l'approchait, ses Bouffées d'air pur. C'est véritablement de la joie de vivre qui émane de lui. Non pas un plaisir béat, mais une joie profonde, cultivée, gagnée et, du coup, communicative. Totalement lumineux, cet homme!
C'est à Sainte-Hélène-de-Bagot, près de Saint-Hyacinthe, qu'est né Joël. Son grand-père, citadin, avait fait un retour à la campagne. Son père avait repris la ferme, mais l'enfant, lui, n'avait pas la vocation. À trois ans, de façon péremptoire, il déclarait: «Moi, je veux être dans la télévision.» Les parents étaient ouverts aux désirs et aux aptitudes de leurs enfants : le fait d'avoir été maman à 16 ans et papa à 18 les dotait sans doute d'une grande compréhension. Joël a d'abord choisi la danse à claquettes puis, plus tard, le piano. C'était indubitable, il y avait de la graine d'artiste en lui.
L'école À l'école toutefois, la vie n'était pas aussi simple que dans la famille. Grâce à l'appui et aux conseils de ses parents et de sa grande soeur, le petit garçon a compris qu'on pouvait, et peut-être même qu'on devait parfois, avoir une double personnalité. «À la maison, j'étais moi-même; en classe, je faisais semblant d'avoir les mêmes intérêts que les autres. Je racontais que moi aussi je m'occupais des travaux de la ferme, que j'allais faire le train... En quelque sorte, je me noyais dans la masse, c'était une façon d'acheter la paix.» Qui, parmi ses petits camarades, l'aurait compris s'il avait parlé de l'amour qu'il portait à sa poupée noire, Brimbelle, que sa mère était allée acheter à Montréal, chez Eaton? Un leader À force de jouer au gars au-dessus de ses affaires, Joël était effectivement devenu un leader. L'empathie qu'il manifestait lui attirait automatiquement la sympathie et, d'une certaine manière, meublait son enfance plutôt solitaire. Mais le problème, avec l'école, c'est qu'il faut y rester assis! Devenu un peu turbulent, Joël a pris le chemin du pensionnat de Drummondville. Les frères de la Charité y prodiguaient une bonne éducation, mais l'instruction était axée surtout sur les sciences, ce qui n'était pas dans les cordes du jeune pensionnaire. Leader un jour, leader toujours, Joël est bien vite devenu président de sa classe, puis a participé à la mise sur pied de cours de diction, de théâtre, et même à la fondation d'une ligue d'impro. Il a donc réussi, en nageant à contre-courant, à faire partager ses rêves. «J'avais cette fougue-là, ce besoin de créer. Je serais mort si je n'avais pas pu l'exprimer.» Le cégep Après le pensionnat, ce sera tout naturellement le cégep de Saint-Hyacinthe doté d'une option théâtre. Sûr de lui, Joël était persuadé que, pour y accéder, il suffisait de monter un dossier. Erreur! Il fallait aussi passer une audition: beaucoup d'appelés, environ 400; mais peu d'élus, peut-être une douzaine. Joël n'allait pas se laisser démonter. Avec l'aide de Mme Ouimet, sa chère professeure de diction, il prépare un extrait du Jeu de l'amour et du hasard, de Marivaux, et un autre de L'Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Pourquoi faire simple lorsqu'on peut faire compliqué? Et c'est ainsi que Joël Legendre va devenir à 16 ans le plus jeune aspirant jamais accepté jusqu'alors. Trois années de bonheur l'attendaient. «C'était comme si on m'avait sorti de prison et jeté dans le merveilleux monde de Walt Disney. J'étais l'être humain le plus heureux de la planète, entouré de gens semblables à moi et de professeurs qui m'enseignaient ce que j'aimais.» Pour couronner le tout, au bout de cette période d'euphorie, notre aspirant comédien remportait le premier prix d'interprétation. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, le brillant étudiant, qui n'avait pas froid aux yeux (il est carrément monté sur la table durant l'audition), avait décroché à l'arraché durant l'été le rôle principal dans Victor le vampire à Télé-Québec.
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