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La violence des adolescentes

Par Suzanne Décarie

Elles peuvent être dures, les filles. Il faut les voir s'en prendre à une des leurs, la mettre au rancart, détruire sa réputation, lui faire vivre l'enfer...

«Mon ex best nous faisait chier, moi et ma clique. On a pris une photo d'elle en brassière, on l'a copiée et on l'a montrée à tout le monde. C'est chien, mais elle parlait dans notre dos et nous traitait de tous les noms. On a aussi marqué grosse pute, grosse vache, etc., sur son casier au crayon feutre. Mais elle a
continué... J'en avais plein le cul, alors je suis allée la voir et je l'ai frappée. Je l'ai cognée contre le mur de briques et elle s'est tout éraflé le bras...», raconte une élève du secondaire.


Ce témoignage évoque bien les histoires sordides vécues par des adolescentes victimes de la violence de leurs camarades. Car elles ne sont pas toujours douces entre elles, les filles. Elles peuvent même être cruelles. Si une infime minorité a recours aux coups, elles sont nombreuses à maîtriser l'art de blesser avec des mots. Elles savent empoisonner l'existence de leur proie. En lançant des rumeurs à son sujet, en ne voulant d'elle dans aucune équipe de travail ou de sport, en ne la tolérant pas à leur table, en ne l'invitant ni aux sorties ni aux partys, en la dénigrant, en l'injuriant, en noircissant sa réputation, en dévoilant ses secrets, en faisant en sorte qu'elle soit rejetée par les autres...

Une violence de filles?
«Une fille de 3e secondaire a dû quitter l'école, rapporte Samuel. La rumeur avait circulé qu'elle avait eu trois chums en même temps. Sa réputation était faite. Dès qu'elle arrivait, tout le monde se mettait à crier que ça puait...» Elle n'a pas tenu le coup. Comme Cindy, une jolie fille sociable et sportive de 1re secondaire, qui racontait à l'émission Le Point de Radio-Canada en février 2003 qu'elle s'était retrouvée seule au monde lorsqu'un groupe de filles de sa nouvelle école l'avait prise en grippe parce qu'elle était populaire auprès des garçons. Rejetée, ostracisée, elle a changé d'école tellement son quotidien était devenu invivable.

On a longtemps occulté la violence des filles. On sait maintenant qu'elles sont aussi violentes que les garçons et «que ce qui se cache sous la violence des deux sexes se ressemble», dit la criminologue Nadine Lanctôt de l'Université de Montréal qui s'intéresse à la violence, aux troubles de comportement et à la délinquance chez les adolescentes. Mais la façon des filles de manifester de la violence est différente de celle des garçons. «Les filles apprennent plus rapidement à ne pas attaquer physiquement. Elles expriment leur agressivité indirectement, par l'exclusion et la manipulation du réseau social. Les secrets trahis et les ragots font partie de leurs moyens préférés», soutient Maria-Guadalupe Rincon- Robichaud, psychologue et auteure de L'enfant souffre-douleur (Les Éditions de l'Homme, 2003). Travaillant en milieu scolaire depuis plus de 10 ans, la psychologue a été témoin de bien des violences. «Je crois que les filles sont plus violentes, plus dures qu'avant. Peut-être par désir de contrôler, de dominer», avance-t-elle.

Indirecte, verbale, psychique, relationnelle, la violence des filles vise généralement d'autres filles et est souvent motivée par la compétition sexuelle, la jalousie, la séduction. «Les filles blessent par le biais des relations personnelles auxquelles elles accordent une très très grande importance», dit Nadine Lanctôt. Rien de pire pour une fille que d'être rejetée ou de savoir que les autres disent du mal d'elle. Les gars, eux, usent de violence physique directe. Ils considèrent d'ailleurs que recevoir un bon coup est ce qui fait le plus mal.

«On a eu un bel exemple de violence relationnelle dans Star Académie I», souligne Mme Lanctôt. Quand la participante Marie-Mai a appris en ondes que son amie Tamara avait raconté de mauvaises choses à son sujet, elle a tout de suite riposté devant des milliers de téléspectateurs que Tamara était une ci et une ça, qu'elle avait même déjà essayé de lui voler son chum.... Les émissions de radio s'en sont mêlées. Tout le monde se demandait si Tamara était une voleuse de chum. Rien de tel pour créer une réputation!

«Entre elles, les filles se dénigrent», poursuit Nadine Lanctôt. Et leur dénigrement tourne presque toujours autour de la sexualité. Elles se traitent de salope, de putain, de courailleuse; elles partent la rumeur qu'une telle a couché avec tel autre ou qu'elle est enceinte...

«Le bitchage est l'apanage des filles», constate aussi Chantal Fredette, criminologue au Centre jeunesse de Montréal et spécialiste des gangs de rue. Et cela n'a rien d'étonnant, selon elle, puisque l'éducation continue de valoriser la force physique des garçons, tout en favorisant chez les filles la force morale, la capacité d'écoute, d'empathie et d'expression des émotions. «Les filles ont appris à parler, dit-elle. Les mots sont leur force et leur arme, bonne ou mauvaise.»

On a d'ailleurs tous déjà été témoins de scènes d'intimidation, de bitchage, de vacheries entre filles. On y a parfois même participé sans mesurer l'ampleur des dégâts que cela pouvait causer. Et ils peuvent être graves, surtout quand la violence est répétée et vise toujours la même cible. «Comme clinicienne, je sais que cette violence fait parfois beaucoup plus mal que la violence physique, parce qu'elle est étendue dans le temps», explique Chantal Fredette. Les victimes en viennent à perdre confiance en elles, leur estime de soi s'effrite, certaines connaissent la dépression. Frustrées, n'en pouvant plus d'être rejetées ou méprisées, quelques-unes tentent même de mettre fin à leurs jours ou se transforment à leur tour en bourreaux. En Colombie-Britannique, une fille de 14 ans s'est pendue après avoir été harcelée et menacée par des camarades. Elle était convaincue qu'elles allaient la tuer. Sa souffrance, sa peur et son isolement étaient intenses, comme chez presque toutes les victimes. On a pourtant tendance à banaliser les querelles de filles, à se dire que ça va passer, à se rassurer en se disant qu'après tout il n'y a pas de blessés.

Et la violence physique?
Si elles sont surtout responsables de violence psychique, les filles sont aussi capables de violence physique. Se battent-elles dans nos cours d'école ? Exceptionnellement, semble-t-il. Sont-elles plus violentes physiquement qu'autrefois ? «S'il y a eu une augmentation de la violence physique, elle est minime», répond Nadine Lanctôt. Et si les filles manifestent une telle violence, ça ne dure pas longtemps, constate la criminologue qui a suivi des adolescentes contrevenantes et qui a observé l'évolution de leurs comportements. Or, des filles qui étaient très violentes à 15 ans ne l'étaient plus à 17 ou 20 ans. Mais elles vivaient alors d'autres problèmes : dépressions, tentatives de suicide, consommation de drogue... Comme si, sous la pression, elles retournaient leur violence contre elles-mêmes. «Toute leur vie, les filles se font dire qu'elles doivent être polies, tendres et dévouées. Plus elles vieillissent, plus elles subissent la pression sociale», note la criminologue.



1. Violence physique et verbale
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