Autre temps, autres moeurs Qu'en était-il, il y a 40 ans? En parfait gentleman, un homme marchait sur le trottoir du côté de la rue pour empêcher la femme qui l'accompagnait de se faire éclabousser ou frapper. Dans les escaliers, il la précédait en descendant, la suivait en montant pour lui éviter les chutes ou la retenir. Il sortait d'un ascenseur pour la laisser entrer. Il lui ouvrait portes et portières, lui cédait le passage partout ou presque, se levait quand elle entrait dans une pièce, enlevait son chapeau pour la saluer en courbant la tête, attendait qu'elle lui tende la main avant de serrer ou de baiser celle-ci, lui laissait son siège dans le train, l'autobus, le métro, l'aidait à s'installer à table, réglait l'addition au restaurant, lui tendait son manteau, allumait sa cigarette... Il n'hésitait pas à user de compliments, tentait de bien se tenir en sa présence, de maîtriser l'art de la conversation.
Après l'époque désinvolte où bien des femmes, fortes d'une autonomie et d'une indépendance auxquelles leurs mères n'avaient jamais goûté, refusaient toute manifestation de courtoisie de la part d'un représentant du sexe opposé: «Non merci, je suis capable! D'ouvrir une porte, de mettre mon manteau, de porter mes paquets, de m'asseoir!» Ou répliquaient aux compliments: «Merci de me dire que je suis belle aujourd'hui, ça veut dire que je ne l'étais pas hier!» («Quand on reçoit un compliment, on dit merci en souriant, point à la ligne», insiste Ginette Salvas.)
Certains hommes bien élevés ont persisté à offrir leur bras, leur aide, leur gentillesse, quitte à se faire rembarrer, d'autres en ont profité pour oublier au plus vite les manières que l'école ou leur maman avaient tenté de leur inculquer, d'autres encore hésitent. Ils craignent de se faire rabrouer s'ils offrent à une femme de porter ses paquets ou s'ils s'empressent de lui ouvrir la porte! De se faire accuser de harcèlement s'ils font un compliment. Pourtant, ceux qui osent se distinguent généralement.
On remarque les attentions autant que les tenues déplacées ou les mauvaises manières. Et puis, avouons-le, rares sont les personnes qui n'apprécient pas les délicatesses qui viennent mettre un peu de liant dans la vie en société, car c'est à cela qu'elles servent, les bonnes manières: à arrondir les angles, à assouplir les relations, à bonifier les rapports humains. On aime que les gens qui nous entourent soient gentils. On aime sentir qu'ils sont vraiment présents et qu'ils se soucient de notre bien-être comme on devrait se soucier du leur. «Les bonnes manières précèdent les bonnes actions, et y mènent», écrit avec sagesse le philosophe André Comte-Sponville dans son Petit traité des grandes vertus.
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