Quel beau couple nous formons, mon chien Edmond et moi! Vous devriez nous voir, le soir, allongés sur le canapé, quand il met sa petite tête sur mon épaule, comme si c’était un coussin de satin, et que son souffle glisse dans mon cou. C’est chaud, c’est doux, c’est même un peu soyeux. Cette affection que me témoigne monsieur Edmond, je la reçois comme un hommage rendu à ma noble personne, moi, le maître bien-aimé, le compagnon adoré qui distribue câlins et autres gentillesses. Monsieur Edmond sait dire les choses avec éloquence. Et ce n’est pas par intérêt car, à cette heure tardive, alors que le jour s’en va, il a déjà eu ses deux petits biscuits réglementaires et sait très bien qu’il n’en aura pas d’autres avant le lendemain.
Edmond a le cœur sur la main ou, plutôt, au bout des pattes. Cela en fait beaucoup! Il ne mesure pas son affection, n’hésite pas à exprimer sa tendresse. Bravo, mon Edmond! Souvent je me dis que les humains que nous sommes, grandes bêtes à deux pattes capables du meilleur comme du pire, aurions intérêt à prendre exemple sur ces compagnies de vie au lieu d'hésiter à laisser parler notre cœur, comme si nous avions peur de nous faire mordre.
La tendresse, c’est une fleur dans la neige, une eau dans le désert, «une petite vague qui racle sur la terre et s’en retourne en haute mer», estimait Léon-Paul Fargue. C’est trois fois rien, comme dit la chanson, mais cela fait un tel bien quand ça passe… C’est un regard rempli de chaleur et qui, dans l’épaisseur du silence, prononce des mots doux… Une main qui se pose un instant sur votre épaule, comme un oiseau sur une branche venu chanter la vie… Un compliment… Un sourire qui affleure spontanément, comme si on voulait dire à l’autre qu’on est de la même race que lui et que l’on consent à se laisser apprivoiser… si cela n’est pas déjà fait. Coco Chanel, qui en savait long en matière de séduction, disait que les plus beaux yeux sont ceux qui vous regardent avec tendresse. Coco avait raison, mille fois raison.
Ces élans qui partent du cœur sont encore plus émouvants quand ils se manifestent chez des individus dont c’est loin d’être la spécialité. Je pense ici à l’une de mes collègues, Mimi, lionne indomptable, au parler dru, qui bataille plus vite que son ombre et qui cache pourtant, sous ce tempérament de feu et des griffes bien acérées, une infinie tendresse. Elle s’en défend. Mais c’est plus fort qu’elle. Tout à coup elle cède, comme à son cœur défendant. Et c’est alors pure merveille. On dirait un lever de soleil qui empourpre le ciel. Est-ce pour la même raison que la tendresse est particulièrement touchante quand elle se manifeste chez des hommes habitués à considérer ces élans comme des marques de faiblesse? Quelle erreur ils font!
Vous aurez compris que j’ai un penchant pour les cœurs qui savent encore s’émouvoir, ceux dont la vie et les conditionnements ne sont pas venus complètement à bout.
Avez-vous remarqué que, dans le mot tendresse, se tapit le verbe «tendre», comme dans «tendre la main», «tendre vers une plus grande humanité»? La tendresse est un pont jeté vers l’autre en même temps qu’une halte dans ce monde de fous où tout va si vite, où il faut se lever tôt pour tirer son épingle du jeu et où le temps de la douceur est perçu comme du temps volé à l’efficacité.
Et pourtant… Cette émotion qui a l’air improductive peut faire des miracles, mettre de la couleur dans un jour de pluie, faire fondre la neige au cœur de l’hiver, et même ramener à la vie le plus désespéré des hommes.
Absolument! Camus ne disait-il pas que celui qui vient de se suicider aurait peut-être abandonné son funeste projet si la dernière personne croisée dans la rue avant qu'il ne passe à l’acte lui avait souri? La tendresse apaise et panse les plaies. En manquer, c’est manquer de lumière, de soleil, de chaleur. «Pour un peu de tendresse, je donnerais des diamants», chantait Brel. Et les empereurs abandonneraient puissances et richesses pour cette offrande qui ranime le cœur.
Il ne faudrait surtout pas oublier, au chapitre de cette douce affection, celle que l’on se doit à soi-même. Instants magiques où, toutes affaires cessantes, on se tourne vers soi avec gentillesse et compassion. Cette affection-là n'est pas aisée, tant on y a été peu habitués. Qui peut se vanter, en effet, de toujours se traiter avec toute la délicatesse du monde, celle qu’il mérite? Pire, combien de fois ne devient-on pas son propre bourreau, s’acculant au mur, exigeant de soi des tours de force que l’on n’oserait exiger de personne d’autre? L’Américain John Bradshaw a beaucoup écrit sur cette partie mal-aimée de soi, cet enfant fragile que l’on traite avec la dureté d’un parent autoritaire, alors qu’il faudrait faire alliance avec lui en le rassurant et le réconfortant quand il manque de confiance et qu’il n’est pas certain de mériter le meilleur.
L’amour de soi, heureusement, ça s’apprend. Ça se construit petit à petit. Ça se tricote au jour le jour. Et, avec le temps, cela finit par faire une jolie petite laine bien chaude qui protège des intempéries. Il s’agit de rester aux aguets (pas toujours facile) afin d’identifier les moments où l’on se fait du mal, où l’on se dévalorise, où l’on juge que l’on n’en vaut pas la peine. On sort alors l’artillerie lourde, canons et fusils, afin de faire cesser dare-dare ce petit jeu qui rend malheureux.
Ces corps à corps avec soi que l'on remporte sont peut-être les plus beaux moments qu’un être humain puisse connaître, alors que l’énergie de l’autodestruction se transforme en affection. Le vent fou qui, l’instant d’avant, s’apprêtait à tout arracher sur son passage devient tendresse et caresse, brise chaude venant du plus profond de l’être, de ce pays où l’amour de soi règne en roi.
En ce mois de février, mois des amours pour toujours, je vous souhaite mille et une conquêtes de ce genre. En février, oui, mais aussi en mars, en avril… et tout au long des jours que la vie voudra bien enfiler à votre cou.
Jean-Louis Gauthier
Rédacteur en chef
gauthierjl@transcontinental.ca