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Si son nom ne vous dit rien, visitez les placards de votre mère. Sans doute y trouverez-vous une énorme encyclopédie culinaire, signée par une ex-étudiante de la Sorbonne...
Qui pourrait oublier les nombreuses apparitions de Jehane Benoît à la télévision? Au fil des ans, on la vit dans une kyrielle de publicités, comme dans les émissions Femmes d'aujourd'hui, Les Marmitons, Bonjour Madame ou The Young Chiefs à CBC. Pleine de vie et bien en chair, Jehane Benoît parlait rapidement de sa voix haut perchée, souriant et jetant des regards souvent malicieux derrière ses lunettes à monture noire. La grande dame de la gastronomie faisait partie du décor, d'une époque, d'une société. Il fut un temps où toute bonne ménagère possédait sa célèbre encyclopédie culinaire, surnommée «la bible de la cuisine au Québec». Aujourd'hui, le nom gravé sur ce gros livre rappelle le parcours étonnant d'une femme qui portait bien son prénom...
Jehane, comme Jehane d'Arc... Orthographe originale, augurant une destinée à part. Jehane, née sous le signe du Bélier le 22 mars 1904, a été ainsi baptisée par sa mère. Marie-Louise Cardinal, épouse de l'homme d'affaires Alfred Patenaude, voue en effet un culte à la Pucelle, mais également à son fils, Jehan, mort trop tôt. Ainsi, Jehane est l'une de ces enfants qui «remplacent»... Elle en a hérité un tempérament quasiment masculin, indépendant, volontaire et ambitieux. Élevée à Westmount dans un milieu luxueux et protégé, instruite au couvent du Sacré-Coeur et fréquentant les bonnes familles anglophones montréalaises, Jehane Patenaude n'a peur de rien: elle évolue sur un chemin contraire aux attentes de sa mère, belle femme désireuse de briller en société. La petite fille préfère de loin les conversations avec son grand-père. L'homme lui enseigne à cueillir des pommes et lui parle de ses importations de moutons, des Hampshire d'Écosse. Des rêves se forment dans l'imagination de la petite - vergers et prairies, textures et sonorités. Jehane aime également discuter avec les frères Basil, des Grecs propriétaires d'une épicerie fine. Cette véritable caverne d'Ali Baba est un lieu d'initiation, son premier contact avec l'Europe.
Solitaire Solitaire, sinon sauvage, comme elle le précisera elle-même, Jehane préfère la réflexion et la lecture aux mondanités de son élégante mère. Il est vrai que ce n'est pas tant par ses atouts physiques que la jeune fille se démarque, mais plutôt par un caractère vif, des reparties drôles et crues, des goûts étranges pour les aliments, les odeurs et les saveurs. Si bien que Jehane s'ennuie dans son milieu. L'idée d'être condamnée à embrasser le rôle d'épouse et de mère ne lui plaît pas du tout. Elle veut poursuivre des études supérieures mais, à l'époque, au Québec, cela relève pratiquement de l'impossible. Cependant, sur le conseil de la mère supérieure du couvent du Sacré-Coeur, Jehane parvient à étudier dans un pensionnat à Paris pendant presque deux ans. À son retour à Montréal, malgré les aspirations de sa mère, Jehane est bien résolue à ne pas se marier tout de suite. Paris, qu'elle ne saurait oublier, l'attire encore: elle pourrait y étudier le théâtre. Ne possède-t-elle pas la personnalité qu'il faut pour réussir dans ce domaine? Là encore, au début des années 1920, il est hors de question qu'une bourgeoise de 18 ans se lance dans un milieu aussi compromettant. Mais Jehane la fonceuse a la tête dure et plus d'un tour dans son sac. Elle obtiendra de son père, un gastronome, la permission d'aller étudier un sujet fort convenable à la Sorbonne : la chimie alimentaire.
La cuisine française Enfin, le monde appartient à cette jeune fille au prénom de conquérante. À Paris, Jehane ne fait pas qu'obtenir des notes brillantes. Entre un séjour à Londres, où elle assiste à une conférence du grand chef Escoffier, et un voyage d'études en Grèce, elle va à l'opéra, au cinéma, découvre le théâtre de Sacha Guitry. Au hasard de ses promenades parisiennes, Jehane vit des moments historiques. Elle voit Édith Piaf chanter dans des fonds de cour et Colette, âgée, donner la première lecture publique de ses textes sur... les fromages, les champignons et les vins. Jehane Benoît garda des impressions très vives de la célèbre romancière: «Elle est arrivée sur scène avec un gros sac en tapisserie, racontait-elle à une collaboratrice et amie, la scénariste Georgette Duchaîne. Des chats en sortirent. Tandis qu'elle lisait, Colette confectionnait des boulettes de pain et les lançait à intervalles réguliers à ses "amours", sans toutefois leur jeter un regard...» Durant ces années riches et décisives, Jehane s'initie aux merveilles de la cuisine française, tout en apprenant que les bases gastronomiques ont été établies par les Chinois. Elle travaille en étroite collaboration avec Édouard de Pomiane-Pozerski, auteur du livre clé de la gastronomie, Bien manger pour bien vivre, dont elle s'inspirera pour élaborer ses propres ouvrages.
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